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Peinture
fraîche - France culture
émission
du 1er juin 2005
Jean
Daive : Nous découvrons un abat-son blanc dans la nef du
Capc.
Pascal
Broccolichi : C'est un pavillon à l'envers qui redirige
vers les coursives toutes les ondes émises par les douze
satellites que l'on voit ici. La nef a cette géographie
particulière, puisque l'on peut appréhender les
expositions par le haut de manière zénithale.
J.D.
Est-ce que si nous tournons autour de cet abat-son, le son va
évoluer ?
P.B.
L'installation avec les réflecteurs et les satellites est
un dispositif de spatialisation donc forcément certains
sons circulent. Sur la vingtaine d'heures qui est diffusée,
une partie des fréquences voyagent complètement
dans l'espace.
J.D.
L'abat-son est blanc mais aussi le sol est blanc.
P.B.
La totalité de l'oeuvre qui est limitée par l'abat-son
est blanche en effet, c'est aussi quelque chose qui a été
conçu pour aider à la propagation des ondes sonores
à la manière d'une résurgence. Quand nous
sommes à l'entrée du musée au rez-de-chaussée,
il y a cette sensation que la lumière vient du sol et s'élève
vers les hauteurs de la nef. Lorsque l'on vient des coursives
c'est précisément l'inverse qui se produit, c'est
le son qui part du sol et vient vers nous et la lumière
qui s'abat en douche sur le dispositif.
J.D.
J'entends un grondement onctueux qui a une relative intensité,
c'est un grondement vraiment plein, possessif, pas agressif mais
très habité.
P.B.
Ce grondement, cette densité c'est la trace de vibrations
que j'ai captées avec des appareillages d'écoute
sismique, il vient de ces ondes-là qui s'étalent
des basses jusqu'aux très basses fréquences. Il
y a donc cette matité cette onctuosité qui est propre
à la nef, puisqu'elle devient à son tour un résonateur.
J.D.
Pascal Broccolichi expose avec le son, c'est l'élément
essentiel de sa recherche. Il enregistre des vibrations, il collecte
des résonances, des crépitements qui élaborent
une matière sonore de l'endroit ici monumental envahissant
tout le volume de la nef. La structure ovale de l'abat-son s'inspire
des panneaux dispersés sur les pistes d'atterrissage des
aéroports. L'installation autant visuelle que sonore est
saisissante. Quand on entre dans la nef, on découvre l'oeuvre,
elle présente une forme qui a quelque chose de la bâche
hippodromique.
P.B.
Certains l'appellent un ring, moi je l'appelle un abat-son et
à l'origine l'idée m'est tout simplement venue de
ces panneaux qu'on trouve à la périphérie
des pistes d'atterrissage et qui renvoient les ondes sonores des
réacteurs vers le haut. Je me suis appuyé sur cette
technologie pour concevoir le dispositif.
J.D.
donc tout autour de la nef il y a cette structure blanche à
l'intérieur de laquelle se déploie un autre dispositif
par où passe le son.
P.B.
Ce sont trois modulent composés de réflecteurs qui
diffusent le son. On pourrait voir là une machine à
produire le son, mais ce générateur n'en a que la
forme puisqu'en définitive j'ai capté et engrangé
toutes ces ondes pendant deux années d'investigation ;
ici dans ce système de spatialisation, les satellites sont
des points de diffusion multiples puisque les ondes circulent
d'un satellite à l'autre dans une nef qui fait cinquante
mettre environ. J'interviens donc sur l'ensemble de ces circulations
d'ondes.
J.D.
Chez vous le son, pose la question de la durée, il ne s'agit
pas d'un son éphémère ou transitoire, mais
il doit être habité par une longue durée.
P.B.
Cette question est venue au fur et à mesure des captations
dans la nef. Elles représentaient plusieurs dizaines d'heures
et il me semblait donc difficile par la suite d'en faire une sélection
pour n'en diffuser qu'une partie. J'ai imaginé de mettre
en oeuvre la totalité des fichiers audio pour pouvoir les
diffuser pendant les quatre mois d'exposition en changeant progressivement
l'ordre de passage des fichiers. Mais cette durée déployée
reste en quelque sorte un paradoxe pour l'auditeur puisqu'il est
la plupart du temps en présence d'ondes continues qui donnent
l'impression de ne quasiment pas évoluer. C'est cependant
en faisant le tour de la nef qu'il s'aperçoit au bout de
quelque temps que les ondes sont en mouvement permanent. Ce sont
donc ces règles transitoires dont je parlais tout à
l'heure qui font et défont le principe même d'écoute.
Le Dial-O-Map 25° est sans doute un hommage
à Morton Feldman, mais la question d'une oeuvre articulée
dans sa totalité et appréhendée dans sa globalité
cela demeure pour moi la promesse faite à l'auditeur qu'il
ne peut pas écouter quelque chose sans avoir le sentiment
que juste avant qu'il ait pénétré le dispositif
et juste après qu'il en soit sorti, il y aura toujours
ces phénomènes qui ne cessent d'évoluer.
J.D.
Qu'est-ce qui provoque votre travail et qui le situe par rapport
à la question du regard, est-ce d'avantage la forme ou
bien le son, est-ce la question existentielle du reflet, de la
mémoire, de l'imperceptible, de l'invisible, du trouble,
cette image qui se laisse perforer et qui renvoie donc à
un reflet perforé ?
P.B.
J'essaie de mettre en place des révélateurs, des
moyens d'observation et des dispositifs de recherche sur lesquels
je m'autorise à intervenir à nouveau au fil du temps.
C'est sans doute pour ces raisons que la plupart de mes travaux
sont élaborés sous la forme de séries qui
convoquent la question de la durée. Je vois moins l'idée
de quelque chose dont la forme est finie que la promesse d'une
oeuvre en déploiement actif. Dans cette perspective, il
me semble que la place de l'artiste la plus confortable est celle
de l'observateur.
J.D.
Vous offrez ainsi une forme ou une image passives, votre dispositif
sonore est là, mais il n'est pas en mouvement, il n'évolue
pas.
P.B.
Je n'en suis pas si certain, vous savez qu'on emploie en son la
technique de la porteuse pour transmettre des ondes hertziennes
lorsque les modulations de fréquence sont très rapides,
je penserais donc plutôt à une porteuse pour qualifier
la partie immergée de mon travail. Mais cette question
reste toujours sous-jacente puisqu'elle se redéfinit à
chaque projet d'exposition.
J.D.
Je parlais tout à l'heure de la question du visible et
de l'imperceptible, du reflet qui inverse l'image du corps, vous
avez donc eu un professeur qui a été un ami. Lars
Fredrikson était un professeur assez dur tel que l'artiste
pouvait l'être et qui avait inventé ce studio à
la Villa Arson, que gardez-vous de cet enseignement un peu inhabituel
?
P.B.
Lars m'a permis de comprendre qu'il existait des moyens de faire
une projection de l'écoute sur des territoires où
nous ne nous trouvons pas forcément. Il développait
quelque chose de peu conventionnel, un travail sur l'écoute
dont il a fait une discipline. Cette pratique a ses propres règles
qui produisent de la forme telle que lui l'entendait, une forme
tout aussi ténue et fragile puisque les figures qui intéressaient
Lars étaient celles qui scandent le temps intime, le temps
subjectif. La majeure partie des sons qu'il captait était
chargée de mystère et ceux qu'il donnait à
écouter n'avaient très souvent d'autre valeur que
celle de provoquer une attente, un rendez-vous manqué loin
des formes que l'on attendait. C'est d'autant plus un honneur
pour moi puisque je suis depuis peu de temps en charge d'enseigner
dans ce studio que Lars a créé. Je reviens donc
douze ans après sur le territoire de cette rencontre extraordinaire
qui m'a sans doute mis sur le point de départ de cette
recherche. Parmi les règles qu'il avait inventées,
il y a celles d'une certaine forme d'écriture. Je m'oriente
aussi sur ces territoires transitoires qui indiquaient chez lui
des formes de désagrégation et de disparition de
l'oeuvre.
J.D.
Disparition comme énergie
P.B.
Comme un flux et comme un mouvement qui a été porteur
pour l'ensemble des étudiants qui ont travaillé
avec lui.
J.D.
Pascal Broccolichi réinvente l'installation sonore au Capc
de Bordeaux en occupant entièrement la nef avec un son
d'une durée de vingt-quatre heures environ mais aussi avec
des résonances, des échos, une fluidité aux
accents différents. Ce grondement envahit les piliers,
les niches et tout l'espace de la fameuse nef. Que pensez-vous
Jean de Loisy de cette réinvention de l'installation sonore
qui existe depuis un certain temps et qui attend des artistes
de repousser toujours plus loin les limites de l'installation
qui ici est monumentale et du son qui ici s'apparente au son imperceptible
?
Jean
de Loisy : Beaucoup de choses me paraissent intéressantes
dans ce travail. Premièrement on a l'impression d'une installation
extrêmement technologique hors c'est une oeuvre très
sensorielle et mythique. Au fond apparaît dans l'exposition
la sensation d'un espace caché qui a une énergie.
Cette énergie n'appartient cependant pas au monde que nos
sens nous permettent de saisir habituellement. Il est vrai que
cette entreprise a déjà été investiguée
par des artistes comme Bruce Naumann par exemple qui en 1966 avait
installé un micro à l'intérieur d'un arbre
et avait créé un petit pavillon d'écoute
éloigné de celui-ci de façon à ce
que l'on puisse entendre les différents processus de
transformation
qui avaient lieu à l'intérieur. De même on
se souvient de la fameuse expérience de John Cage se faisant
enfermer dans une chambre anéchoïque. En sortant de
celle-ci il demanda à l'ingénieur, « j'ai
entendu quelque chose », et l'acousticien lui précisa
que c'était son propre pouls que Cage entendait. Effectivement
les expériences menées sur le son et le silence
renvoient phénoménologiquement à notre capacité
de perception et ce qui m'intéresse dans cet espace-là
c'est cette tension entre un espace extrêmement archaïque,
autrement dit le monde mythique que l'on ressent à l'intérieur
des forces telluriques qui habitent la terre et la limitation
physique et sensorielle. Dans ce sens c'est véritablement
l'invention d'un nouvel espace.
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