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Pascal
Broccolichi La mesure du son
Christophe
Kihm
Lors
de ma première rencontre avec Pascal Broccolichi dans le
cadre de son exposition au Capc, nous avons, en préambule
à toute discussion, regardé sur l'écran de
son ordinateur portable une simulation en images 3D de l'installation
qu'il prévoyait de réaliser dans la nef du centre
d'art. À l'évidence, ce type de présentation
d'un projet artistique n'a plus rien d'exceptionnel aujourd'hui,
les outils numériques de modélisation des espaces,
d'un usage plus simple et d'une disponibilité plus grande
qu'auparavant, rejouant avantageusement les projections de la
maquette ou du plan. Cependant, dans le cadre précis déterminé
par ce projet, il m'a semblé que ces outils, comme les
éléments graphiques qui en étaient issus,
bénéficiaient d'un statut tout autre, qui engageait,
bien plus que de simples facilités pratiques, une part
importante de la démarche de l'artiste. Nous étions,
avec ces simulations, au travail, et déjà dans l'oeuvre,
c'est-à-dire dans la chaîne d'opérations qui
permet à une proposition de s'actualiser sous une forme
donnée. Que voyait-on sur ces images, que nous proposaient
ces espaces modélisés en trois dimensions ?
Très précisément un parcours dans la nef
du Capc tel qu'en décidait l'installation Dial-O-Map
25° de Pascal Broccolichi. Cette circulation laissait
apparaître l'installation selon deux modalités différentes,
pour peu que l'on adopte un point de vue au sol ou au contraire
en plongée verticale - ces deux modalités correspondant
à deux appréhensions de l'espace pour le spectateur
de l'exposition, situé ou non sur les coursives de la nef.
Vue du sol, l'installation épousait la forme d'une grande
arène, dont les contours délimitaient la presque
totalité de la surface disponible, coursives exclues. Un
espace de circulation était bien ménagé au
spectateur, alentour, mais aucun accès et aucune visibilité
du dispositif placé au centre ne lui étaient permis,
les abat-sons, qui structuraient cette enceinte, étant
élevés à une hauteur de 4 mètres,
leur construction totalement fermée sur elle-même.
La vision en plongée verticale permettait au contraire
d'appréhender ce que la visée horizontale cachait
au regard : le dispositif sonore situé au centre de
l'«arène». Ce dispositif était composé
de modules audio comportant chacun quatre enceintes, deux amplificateurs,
deux réflecteurs et un évent muni d'un caisson subwoofer.
Ces trois modules épousaient une disposition précise :
alignés les uns aux autres au centre de la nef, les évents
étaient placés dans l'axe dessiné par les
colonnes, entre les intervalles laissés libre par leur
espacement et se prolongeaient symétriquement, suivant
un schéma stéréophonique, de part et d'autre
de cet axe, avec des réflecteurs.
L'installation proposait donc deux appréhensions différenciées
de l'espace d'exposition, au sol et en hauteur, jouant apparemment
une visibilité interdite contre une visibilité globale.
Ces deux modalités instauraient, avant tout, chacune, une
mise à distance du spectateur et du dispositif d'émission
des sons, tout en dévoilant certaines de ses modalités
techniques. Chacun des éléments, depuis l'abat-son
jusqu'à l'évent étant parfaitement visible,
il serait même plus juste de qualifier l'installation comme
un dispositif nu, que l'artiste aurait certes formalisé
de manière spécifique - arbitrairement pour le choix
de la couleur blanche de chacun de ces éléments,
en tenant compte objectivement des exigences du lieu pour leur
alignement, leur hauteur, leur largeur ou leur inclinaison -,
sans chercher toutefois à masquer, dans cette opération,
ni les qualités ni les fonctions sonores des différents
éléments rassemblés.
Pour ce qui concerne le maintien d'un écart entre le spectateur
et le dispositif sonore, Pascal Broccolichi y jouait bien évidemment
la définition d'une écoute : cette dernière,
dans le tracé retenu par l'installation, dans le rapport
que celui-ci instaurait au lieu, et dans la distance constante
qui en résultait, débloquait deux possibilités
de mixage différentes. La première était
actualisée par le spectateur lui-même, suivant la
position qu'il occupait dans l'espace d'exposition. Il ne pourrait
intervenir sur les variations du niveau de diffusion sonore et
n'aurait que très peu de possibilités de faire varier
l'intensité de son écoute, comme le fait très
simplement l'auditeur d'un concert en s'approchant ou en s'éloignant
de la source d'émission du son. Par contre, le mélange
des sons qu'il entendrait ne cesserait d'évoluer en fonction
de ses positions dans l'espace, au regard de celles des trois
modules sonores, suivant l'axe linéaire de leur disposition,
des deux côtés ouverts par les deux coursives de
la nef. La co-extension de cette activité de mixage à
cette activité de déplacement transformerait le
spectateur auditeur en arpenteur de son (pratique mise en application
par Pascal Broccolichi dans d'autres oeuvres, cet arpentage étant
également convoqué par une méthode de quadrillage
des lieux qui préside à l'enregistrement des sons,
suivie dans le cadre de cette réalisation au Capc comme
dans d'autres). La seconde possibilité de mixage serait
actualisée par le programme de diffusion des sons. Les
trois sources sonores, comme trois pistes, étant différenciées
les unes des autres, mais leur seule co-présence dans un
même lieu, leur simultanéité dans un même
temps, suffisant à les mixer. De plus, des variations de
volumes, très sensibles, auront été conçues
et programmées par l'artiste pour travailler différemment
la réverbération et la résonance du lieu.
C'est donc dans la conjonction du programme, de sa diffusion et
de son actualisation par un spectateur (qu'il soit à l'arrêt
ou qu'il change de position) que se jouerait l'évolution
du point d'écoute, que se réaliserait une expérience
sonore.
La première impression, qui consistait à concevoir
la différence entre les visions au sol ou en hauteur comme
une séparation, de fait, entre deux expériences
esthétiques, était ainsi contredite par la prise
en considération de la logique de construction de l'installation
sonore, déterminée par des contraintes fonctionnelles
et techniques. Il fallait donc comprendre ces jeux visuels de
dévoilement et de masquage, relatifs à la position
du spectateur dans l'espace, comme les effets du dispositif sonore
et concevoir à la suite toute la structure et le dessin
de l'installation de Pascal Broccolichi comme une architecture
fonctionnelle, celle d'une vaste machine de diffusion du son réalisée
spécifiquement pour un lieu d'exposition - son volume arrêté
par les propriétés acoustiques dudit lieu. Deux
termes s'imposaient, donc, pour qualifier ce travail in situ :
architecture et installation. Deux termes dont l'emploi, par ailleurs
quelque peu galvaudé - puisqu'on l'applique indifféremment
à toute sorte d'objet artistique pour peu qu'il convoque
un espace et un son (du son dans l'espace, de la sonorisation
de lieux, des pièces sonores, etc.) -, retrouvait ici un
sens fort. Une installation, puisque le travail engagé
par l'artiste visait la construction d'une structure déterminée
par les qualités physiques d'un lieu ; une architecture
sonore, puisque toutes les caractéristiques acoustiques
de ce lieu avaient été analysées pour produire
un dispositif technique qui puisse en exploiter les potentialités.
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