Dial-O-Map 25°      communiqué

Depuis une dizaine d'années l'artiste français Pascal Broccolichi travaille à partir du son pour créer des oeuvres. Celles-ci sont de dimensions très diverses, c'est-à-dire qu'elles peuvent occuper des espaces intérieurs assez modestes (quelques mètres carré dans un musée, une galerie, un centre d'art), être installées à l'extérieur, dans des espaces publics (des jardins par exemple), ou bien être présentées dans de vastes volumes clos qui les accueillent. Pascal Broccolichi ne crée pas que des oeuvres sonores. Il peut également faire des photos. Mais le son reste l'élément principal - on peut même, dans ce cas précis, parler de matériau et utiliser l'expression matériau sonore pour qualifier la façon dont il envisage le son - avec lequel il travaille. Le point de   départ de son oeuvre est constitué par des captations de sons : avec des outils perfectionnés (capteurs sismiques, sondes, micros paraboliques), il enregistre des ondes, des vibrations sonores qui nous entourent et que nous ne percevons pas forcément. Pour réaliser ce type de collecte, l'artiste se rend dans des lieux particuliers et très diversifiés. Par exemple, il peut s'installer sous des ponts ou bien parcourir des déserts de sable (en Afrique) ou de glace (en Islande), autant d'univers acoustiques qui proposent des répartitions de sons dans l'espace très différentes les unes des autres de même que des vibrations acoustiques multiples. Avec les outils de captation qu'il utilise, les contextes que nous croyons être les plus silencieux se révèlent dans toute leur complexité acoustique et, au fond, même en plein coeur du désert, le silence n'existe pas. Ce constat traverse la totalité du travail de Pascal Broccolichi qui est une vaste exploration - une exploration qui se veut absolue, encyclopédique, même si l'artiste sait que cette volonté est une utopie - des ondes imperceptibles à l'oreille humaine seule qui constituent pourtant notre environnement, notre enveloppe vitale. Nous sommes toujours, où que nous soyons, entourés de phénomènes acoustiques et vibratoires. Le travail de l'artiste consiste à suivre et à saisir de tels phénomènes pour, ensuite, créer des oeuvres. Ainsi, pour le projet du capcMusée, Pascal Broccolichi est-il venu régulièrement pendant deux ans dans les entrepôts. En marchant dans le bâtiment, il en a enregistré les bruits résiduels, les émissions, avec ses outils habituels. C'est la vie du lieu dans toute son épaisseur architecturale qui lui a été alors révélée. Ce sont les vibrations de la structure, ses résonances acoustiques, son crépitement, qui sont devenus palpables et qui lui ont permis d'élaborer une manière de cartographie sonore de l'endroit. A partir de cette récolte de sons, il a construit, avec son ordinateur, la partie sonore de l'oeuvre qui est audible pendant toute la durée de l'exposition. Pour que ces sons soient diffusés dans tout le volume de la nef, lieu d'accueil de ce travail, il a imaginé une construction monumentale installée au sol. Il s'agit d'un énorme pavillon qui empêche les spectateurs d'accéder dans le coeur des entrepôts, pavillon au sein duquel des structures (des réflecteurs, des caissons de diffusion de sonorités graves) contribuent à la diffusion du son dans la totalité de l'espace. La forme qui encercle le coeur du dispositif - on appelle cette structure ovale l'abat-son - est inspirée des panneaux disposés sur les pistes d'atterrissage dans les aéroports. Ils y ont pour fonction de rabattre le son au sol. Dans les entrepôts, l'abat-son est constitué d'une structure en acier d'un poids global avoisinant les 40 tonnes. Sur cette construction très profilée a été tendue une surface blanche en PVC, sorte de voile sur lequel les sons inventés par l'artiste réverbèrent, de même que la lumière très blanche diffusée depuis les fenêtres du haut par des projecteurs. Depuis la mezzanine, l'oeuvre dévoile la totalité de sa vaste structure. Tout est conçu ici pour permettre au son de circuler depuis le sol dans l'ensemble de l'architecture de la nef, dans toute son ampleur et sa hauteur. Par des renvois, des échos, ce son se loge partout où des flux peuvent accéder. Il y a donc un contraste fort entre la monumentalité de la construction visible et la fluidité de l'oeuvre sonore audible. De plus, l'interaction entre le son diffusé et l'architecture telle qu'elle existe produit des variations acoustiques, des effets sonores dont ni l'artiste ni les visiteurs ne peuvent prévoir l'identité. C'est le lieu lui-même, la nef, qui invente son propre son, sa propre réverbération acoustique en fonction des sonorités que lui propose l'oeuvre.
Finalement cette oeuvre de Pascal Broccolichi part des entrepôts eux-mêmes, de leur forme acoustique (ce sont les sons, les vibrations, récoltés par l'artiste de puis 2 ans) pour revenir dans cet espace sous la forme d'une construction monumentale qui diffuse une création sonore. Laquelle ne trouve sa forme définitive que parce que l'architecture l'accueille et la transforme en même temps. Dial-O-Map 25°, titre choisi par l'artiste pour son oeuvre, est ainsi une véritable installation : elle ne peut exister qu'en fonction du lieu dans lequel elle prend place. Elle lui répond complètement. En ce sens cette pièce sonore affirme une identité vraiment contemporaine, celle d'une oeuvre monumentale et éphémère qui dépend d'un rapport singulier et unique à un espace donné et qui disparaît une fois que s'achève le temps consacré à son exposition.

Thierry Davila