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En
ce sens, le travail engagé par Pascal Broccolichi dans
la nef se présentait comme un dialogue, qui requérait
d'abord une cartographie sonore du lieu, puis un redéploiement
sonore du lieu dans l'espace. Mais attention, cependant, aux interprétations
frauduleuses : car, si dans la séquence Dial-O-Map
25°, les deux derniers termes précisent, d'une
part, l'angle d'écoute produit par la position du spectateur
auditeur sur les coursives (25°), de l'autre la perspective
topographique engagée par le quadrillage du lieu par l'artiste
(méthode mise à profit, comme nous le verrons plus
tard, pour capturer son spectre sonore), le terme «Dial»,
lui, ne marque pas à proprement parler un dialogue, dans
la mesure où il réfère à un mode de
transmission radio, précisément à un mode
de réception des ondes courtes.
Il n'y aurait donc de dialogue avec le lieu qu'à travers
les prismes de l'enregistrement et de la (re)transmission des
sons produits dans et par son architecture. Plutôt, donc,
une relation dialogique, qui se jouait en des termes de résonances
et de réponses, qu'un dialogue au sens linguistique du
terme. Mais il faut encore préciser une dernière
caractéristique du projet conçu par Pascal Broccolichi,
qui vient compléter cet aspect dialogique et permet de
comprendre comment il s'articule avec la notion d'architecture
sonore. Elle concerne le matériau sonore auquel il a recours.
Tous les sons de Dial-O-Map 25° ont été
enregistrés par l'artiste au cours d'une période
de deux ans durant laquelle, équipé d'antennes réceptrices
Ultra Basses Fréquences et de capteurs sismiques, il a
entrepris de dresser «l'inventaire des perturbations
du réseau électrique et des mouvements vibratoires
qui tissent les différents volumes du bâtiment.»
Il ne s'agissait pas, pour lui, d'analyser scientifiquement
les caractéristiques sonores et acoustiques du lieu, mais
de capturer les « bruits résiduels »
produits par la structure électrique dans la structure
architecturale. C'est l'exploration d'un réseau électrique,
invisible, enfoui dans la structure en dur, qui fournissait sa
matière première à l'installation. Il était
donc important de souligner combien, à la source de ce
projet, l'artiste avait cherché à matérialiser,
sous la forme d'une présence visuelle et sonore, un invisible
(le réseau électrique) et un inaudible (ces bruits
résiduels produits par le réseau électrique
étant imperceptibles). Partant de cet immatériel
une architecture se dresserait dans l'espace de manière
monumentale, presque spectaculaire, même. Il était
donc légitime d'envisager la construction de cette machinerie
complexe - depuis l'enregistrement jusqu'à la restitution
des sons -, dans des phénomènes d'allers-retours
du lieu vers lui-même et de saisir le volume de l'installation
comme le prolongement architectural-sonore de la nef, la matérialisation
de son réseau acoustique électrique rendu visible,
redéployé. Cette hypothèse serait complétée
par une image de l'installation produite par l'artiste en 3D et
dont la portée symbolique semblait comme renverser la relation
hiérarchique du bâtiment à l'oeuvre. L'indice
visuel était donc de taille, il accréditait bien
la lecture de ce projet en tant que reconstruction d'un lieu,
mais on basculait avec lui de l'hypothèse du dispositif,
prolongement ou prothèse du lieu, vers celle du lieu, prothèse
ou prolongement du dispositif. L'image, en effet, ne permettait
plus de dissocier l'installation de la nef, la construction du
bâtiment dans lequel elle prenait place, de sorte que l'on
éprouvait ce sentiment étrange que l'espace avait
été, dans son ensemble, comme lissé par une
pensée. Sur cette image, les imposantes colonnes qui quadrillent
la nef du sol au plafond figuraient en blanc, de même que
les coursives qui ferment cet espace. Ces éléments
étaient donc assortis chromatiquement à ceux qui
entraient dans la composition de l'installation sonore :
sur toutes les images présentées, ces derniers étaient
invariablement de couleur blanche. On comprenait, alors, selon
cette représentation où la blancheur de l'installation
irradiait l'architecture tout entière (seul le sol demeurait
gris, par contraste), comment le lieu avait littéralement
été happé par le dispositif qui figurait
en son centre, au point où un renversement s'opérait :
la grande nef devenait une sorte de ligne de fuite de l'oeuvre,
elle semblait en tout cas totalement intégrée à
un circuit, à une circulation dont l'oeuvre était
le centre nerveux. Ce sentiment visuel de lissage, qu'il ne faut
pas dissocier des effets propres à l'image 3D, qualifiait
cet aller-retour entre le lieu et le dispositif. Il ne suffisait
plus de constater que le relais apporté par l'architecture
au dispositif de diffusion du son était éminemment
opératoire sur un plan acoustique, il fallait encore concevoir,
inscrit au coeur de cette proposition, quelque chose comme un
double mouvement.
La capture sonore d'un lieu, son traitement par anamorphose y
était associé à la diffusion d'un son par
deux architectures : le dispositif central et les volumes
propres de la nef. Comme nous le verrons en détail plus
tard, ce système de relais, associé à des
phénomènes différés dus aux délais
de transmission entre lieux d'émission, de réception
et de diffusion du son, instruisait le dispositif selon les termes
d'un réseau, d'un circuit électrique, qui renvoyait
directement à sa source même, au réseau électrique
innervant l'espace de la nef. En deçà de toute portée
symbolique et au-delà des variations de traitements chromatiques
apportées à chacun des différents éléments
les composant, ces images en trois dimensions livraient un deuxième
indice, de taille lui aussi, quant à la nature de l'objet
conçu par Pascal Broccolichi. Elles figuraient très
précisément un prototype.
Cette nature prototypique de l'objet recouvrait différents
aspects, en premier lieu parce que ces images, en tant qu'étapes
concrètes de l'élaboration de celui-ci, ne figuraient
ni l'ébauche définitive d'un plan, ni un objet idéal
à réaliser (comme le ferait une maquette).
Elles instanciaient un moment dans le processus de création
de l'objet, une coupe dans son évolution. Un vaste ensemble
acoustique était ainsi présenté, dont la
forme et les composants semblaient encore malléables et
ajustables. En cela, et puisqu'elles matérialisaient le
développement potentiel d'un objet à créer,
ces images montraient un «objet prototype», des «objets
prototypes», devrait-on même préciser, car
pour poursuivre dans le sens de ce premier constat, il s'agissait
à l'évidence pour l'artiste de créer plusieurs
objets. Certaines images montraient ainsi des composants :
évents, abat-sons, réflecteurs, avec caractéristiques
techniques et dimensions. D'autres faisaient s'adjoindre à
ces premiers éléments enceintes ou subwoofers. Dans
d'autres encore, ces assemblages prenaient place dans un ensemble
plus complet, où les éléments étaient
mis en relation les uns avec les autres, parfois même resitués
en contexte, dans l'espace modélisé de l'exposition.
Cette technique de montage dans la construction proposait à
son tour une définition de l'objet prototype comme dispositif
- un agencement d'éléments dont la réunion
constituait des modules, un agencement de modules dont la réunion
constituait un dispositif. Dans cet assemblage, chaque composant
mettait en réseau ses fonctions respectives (de diffuseur,
de récepteur audio...). Chaque module était parcouru
par une même dynamique. Toute la construction visait l'amplification
de sons. L'objet, en tant que dispositif, se présentait
ensuite dans l'assemblage de deux structures complémentaires,
à l'origine d'une superstructure : le moteur (constitué
par les trois modules) étant enceint dans une sorte de
carlingue (constituée par les abat-sons). On doit encore
ajouter, et cela constitue la dernière, mais non la moindre
précision nécessaire à la compréhension
des modalités de fonctionnement de l'installation Dial-O-Map
25°, que le son diffusé dans la nef du Capc
serait piloté à distance par l'artiste, depuis Nice,
son lieu de résidence, durant toute la durée de
l'exposition. Il ne s'agirait pas, pour Pascal Broccolichi, de
«jouer» une partition en direct, mais de lancer et
d'alimenter un programme, voire d'intervenir sur les paramètres
de la programmation et de la diffusion (cela concernant le choix
des fichiers sonores diffusés dans les trois modules, leur
vitesse et leur intensité, donc leur volume, etc.). Ce
qui s'apparentait, dans le domaine sonore, au téléguidage
d'un objet, ajoutait bien évidemment à la dimension
prototypique de celui-ci. Ce téléguidage en rendait
le contrôle plus complexe : il demeurerait impossible
à l'artiste de savoir précisément quels seraient
les effets réels de ses décisions, séparé
qu'il était physiquement du lieu de réception ;
la gestion des paramètres de la diffusion du son par ordinateur
n'étant pas lisible dans le lieu de réception, la
maîtrise d'une écoute devenait extrêmement
flottante.
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