Au-delà de problématiques d'assemblage et de développement qui, finalement, pourraient tout autant convenir à la description de processus industriels de construction, l'objet conçu par Pascal Broccolichi, quelle que soit la version qui en serait finalement retenue, adopterait toujours un «régime» de prototype, et ce sur un plan essentiellement esthétique, puisque ses modalités de fonctionnement en décidaient ainsi. Il n'existait que dans l'excès de son profil (qui envahissait l'espace de circulation au sol), dans l'excès de sa puissance d'amplification (il pouvait, en un sens, se mettre en veille pour ne plus produire qu'un silence électrique, ou tout au contraire vrombir dans le lieu d'exposition au point d'en rendre la fréquentation problématique), et encore dans l'excès de ses dysfonctionnements (au risque d'être beaucoup trop efficace par rapport à l'acoustique du lieu, ou alors pas assez). Il n'existerait pas de bon réglage de cet objet contre d'autres, qui seraient inconvenants. Car avec le prototype, toute notion de réglage s'annule pour laisser place à celle de dérèglement. En cela, le régime prototypique s'oppose au régime processuel : à la mécanique imperturbable du processus, au ronron de son autorégulation, le régime prototypique oppose des mises en marche et des arrêts, des variations et des accidents (ici, dans un programme), des possibilités de manipulation et d'interventions, des risques d'échec, des dysfonctionnements, des interruptions... entre un «ne pas fonctionner» et un «fonctionner trop bien», ce régime participe d'une logique de l'événement et de la confrontation, quand le régime processuel se déploie dans l'immanence de son propre déroulement. Pour activer ce prototype, l'artiste n'interprète pas une partition, il compose un programme. Ce programme, suivant la méthode retenue pour la confection des différents éléments matériels de l'installation, est issu du montage de fichiers son, enregistrés au préalable, filtrés, étirés, compressés, puis enfin assemblés en vue d'une diffusion en continu. Bien évidemment, composer un programme ne suffit pas à activer un dispositif, encore faut-il transmettre les informations d'un point vers un autre, en l'occurrence d'une source vers une émission. L'ordinateur qui pilote le programme et qui laisse à l'artiste l'opportunité d'effectuer quelques opérations, est partie prenante du dispositif de cette installation dont le fonctionnement général est de type instrumental. En ce sens, on peut avancer que Pascal Broccolichi n'interprète pas une partition, mais joue d'un instrument. En ce sens également, on peut comprendre que chacun des objets qui composent ce dispositif instrumental - depuis l'ordinateur au fichier son, depuis le réflecteur, l'évent ou l'abat-son, à l'architecture de la grande nef dans ses capacités acoustiques, jusqu'au spectateur lui-même, dans sa reconfiguration de l'écoute par un déplacement -, est également l'une de ses médiations. On pourrait certainement distinguer ces différentes médiations, selon leurs natures (machiniques, architecturales, électriques), ou leurs fonctions (d'émission, de réception, de diffusion, de compression, de filtrage), ce serait cependant manquer leur solidarité essentielle, qui fait apparaître un trait pertinent du dispositif en tant que prototype : qu'un seul point de la chaîne de médiation dysfonctionne et c'est l'ensemble qui est mis en péril. Cette remarque pourrait s'appliquer à beaucoup d'autres travaux de Pascal Broccolichi, qui engagent la création d'oeuvres au sein desquelles se jouent l'émission, la réception et la diffusion de sons, dans la mesure où ils reposent sur un réseau de médiations. Ces propositions font d'ailleurs l'objet d'une nomination qui, plus qu'à une logique de titrage - telle qu'on la retrouve dans beaucoup d'autres oeuvres -, semble faire écho à une définition quasi-scientifique du travail artistique, de ses objets, de leurs fonctions, de leurs médiations, en raison de catégories et de critères techniques. Atlas Lambda (1991-2003) est «une sonothèque qui regroupe sur supports CD audio une collecte d'enregistrements organisée pendant plusieurs années d'écoute sur les différents spectres des ondes radiosources. Les investigations sonores ont été menées dans deux environnements particuliers que l'on appelle habituellement les ondes hertziennes et les ondes magnétiques interstellaires». Dans cette installation, le spectateur est invité à choisir parmi les soixante CD mis à sa disposition, et à écouter les enregistrements sur deux lecteurs munis de casques. Les Cellules isophoniques et les Cellules exophoniques sont distinguées par des sortes de matricules (AI 37, AI 38, AI 39, AI 40). Voici le descriptif de la Cellule Isophonique AI 37 tel qu'il est livré par l'artiste dans un dossier de présentation de son travail, au chapitre «Performances acoustiques» : «Mesures effectuées entre l'énergie précoce et l'énergie totale suivant les normes NEN 20160 et DIN 55240. Isolement acoustique et encaissement TBF. Amorti du bruit et hyperlocalisation selon le spectre amplifié DnAv 39,9 dB - 8,4. La compression d'air est de 250 cm 2 au ml / DN 10 = 37 db(A), débit haut modulant à 15 m 3 /h RA net (A). Résistance aux strates constantes de hauteur stable et sans variation d'intensité. La cellule isophonique garantit une retenue optimale des ondes stationnaires et des fréquences propres axiales contre les parois de la salle d'essai (obliques de Raleigh). La lame d'air-source courbe à chaque phase le système masse-ressort-masse, dont la fréquence de résonance dépend du volume surfacique. Les échos flottants et les créneaux de perte en courbes irrégulières (TR 100 Hz) répondent à l'indice d'isolement du fourreau de Type Helmolz». On ne peut espérer description plus précise d'un dispositif technique, de ses caractéristiques, de ses agencements, de son action et des effets qu'elle produit. Il serait aisé de reproduire ce même type de description pour la plupart des projets de l'artiste, de telles notices venant qualifier chacun d'entre eux. Cela n'avancerait cependant pas à grand-chose le lecteur peu averti, comme je le suis moi-même, des qualités techniques et du vocabulaire scientifique liés à la description des phénomènes acoustiques et sonores. Admettons, donc, que nous ne maîtrisons pas ces registres. Que nous reste-t-il de ce texte ? Deux éléments essentiels, car rien ne nous empêche d'en extraire des relations de causes à effets. La traduction concrète des différentes propriétés physiques énoncées ici signifiant l'effacement du son produit à l'intérieur d'un espace normé, on peut déterminer un effet (un silence obtenu par soustraction) dont les causes matérielles sont relatives à une série d'opérations portant sur les fréquences sonores et l'espace acoustique (isolement, encaissement, amplification, amortissement, etc.). Mais l'opération première, celle qui débloque la possibilité technique et esthétique de l'installation sonore, puisqu'elle induit un dispositif et une forme où se matérialise une relation de cause à effet -, est livrée par le terme qui ouvre ce texte : «Mesures». Or, cette topique de la mesure est opératoire dans tout le travail de Pascal Broccolichi.
Pour en poursuivre sereinement l'analyse esthétique, il faut encore préciser ce que recouvre ce terme de «mesure». La description de la Cellule Isophonique AI 37, précédemment citée, nous le signifie assez précisément, qui en use pour marquer l'écart ou les écarts entre deux énergies. Mesurer ne signifie donc pas, uniquement, calculer une distance entre un point x et un point y situés dans l'espace, mais relever les niveaux d'intensités qui qualifient ces différents points. La mesure, ainsi déterminée, concerne tout autant les quadrillages topographiques que les phénomènes d'amplification de signaux, qu'ils soient sonores ou lumineux - et les deux champs ne cessent de s'interpénétrer dans les installations conçues par l'artiste, depuis Raccorama 4 (huit projecteurs de lumière blanche à iodure, dispositif sonore de deux enceintes et dessins réalisés au sol avec de la poudre de mica) jusqu'à Dial-O-Map 25°. L'essentiel, dans la mesure, n'est donc pas la distance : celle-ci peut varier, indifféremment, du tout au tout. Selon les différents travaux de l'artiste, elle évolue d'ailleurs de l'extrêmement lointain, du stellaire - avec le projet Pitcher Kr 06, par exemple, où une sorte de sonde sonore obtenue par l'embarquement d'un récepteur sur un propulseur mini-fusée est envoyée pour réaliser l'enregistrement de Spherics purs au-dessus de la stratosphère, à 16000 mètres d'altitude -, jusqu'à l'extrêmement proche, au tellurique - comme dans les Zones d'Écoute Temporaires, dispositifs sonores installés sur des sites où l'activité vibratoire des matériaux est intense et au sein desquelles, sur des ponts ou des barrages hydroliques, sont placés des capteurs sismiques qui mettent en évidence la propagation des couches successives d'ondes Très Basses Fréquences.