Entretien

Thierry Davila / Pascal Broccolichi

Thierry Davila : Les déserts tiennent une place importante dans ta vie. Tu passes beaucoup de temps à les traverser, à capter les sons qui en émanent. Ton travail m'apparaît également de plus en plus comme une entreprise d'invention du désert. Pourrais-tu expliquer pourquoi ces lieux sont physiquement et sonorement si déterminants pour toi et comment ils s'articulent à ton travail ?

Pascal Broccolichi : Se préparer à pénétrer dans un désert, dessiner un préalable à chaque voyage, cette décision se prend généralement avec une facilité déconcertante. C'est plus tard, je pense, dans cet environnement sans trace à l'intérieur, qu'il est nécessaire d'appliquer avec précision ce que l'on appelle communément un protocole de parcours et d'entreprendre de bâtir un cadre d'investigation indépendant de toute approche géographique. Cela restera sans aucun doute l'entreprise la plus complexe qui soit, puisqu'il faut bien accepter que le désert représente à lui seul son propre espace de transition. Sur ce territoire, tout se fixe dans un temps intermédiaire et les frontières autour en marquent les uniques repères tout autant qu'elles délimitent brutalement la fin du parcours. Ce désert est d'abord une surface qui soude le corps au mouvement. Il engage ensuite un processus « d'incorporation » dans lequel l'unité de lieu et de temps est sans cesse remise en question. Et avant d'être l'entreprise d'invention que tu imagines, cela demeure un environnement sans terre qui incite invariablement à poser des repères. Pour seuls repères, je pense qu'il n'y a guère que « l'écoute et la vision actives » qui soient adaptées à ce type d'environnement, quelques prélèvements de fragments sonores, des relevés qui constitueront ensuite les points d'une sorte de carte de mémoire. Pour le reste, et il faut bien faire avec, il règne toujours une appréhension remarquablement fragile. Je serais incapable de la décrire mais je dirais avec certitude qu'elle se situe bien au-delà de ce que peut provoquer habituellement l'ennui le plus pesant. À ce stade, la durée du parcours se déploie dans un rapport tellement ample avec l'horizon, que ces repères finissent même parfois par devenir contradictoires. Inventer le désert, c'est peut-être pour moi faire toujours en sorte que l'une de ces deux valeurs (unité de lieu et de temps) évite de s'annuler au profit de l'autre. La question reste encore posée : comment effectuer des observations fiables puisque cette étendue superficielle n'offre aucune polarité, aucune profondeur tangible et puisque aucun relief ne permet de s'élever pour faire le point d'en haut ?
Je pense qu'à ce stade, la mémoire demeure l'unique dispositif de projection mentale, une mémoire pour construire cet environnement de dérivation qui aidera à imaginer ce que j'appelle l'arrière-plan. Alors on comprendra bien que le temps passé à traverser un désert remet tout le reste à plus tard.

T.D. : Cela signifie-t-il que tu trouves - ou que tu retrouves - dans le désert ce qui est aussi un des outils privilégiés de ton travail, à savoir la mémoire ?
Et dans les deux cas une mémoire conçue, utilisée, explorée comme un moyen de survie ?

P.B. : Pour répondre à ta question, je dois faire un long détour. En novembre 2002, nous envisageons de parcourir environ quatre mille kilomètres depuis les territoires Peuls jusqu'au nord du Ténéré à la frontière libyenne, en emportant avec nous tout l'équipement nécessaire pour poursuivre ce travail de relevés topographiques que nous avions commencé quelques années auparavant, ailleurs dans d'autres régions désertiques. Ici encore, dans cet exercice de collecte de données, mon seul but est de baliser et de stabiliser avec méthode notre progression. C'est en quelque sorte un mode d'échantillonnage sur le principe d'une grille et son échelle de sélection. Son rythme est fixé à l'avance et cadencé entre chaque point de relevé - une sorte de prise de notes tempérée et progressive depuis laquelle chaque itinéraire ne peut constituer qu'une étape transitoire vers un choix d'orientations probables. Une fois de plus, l'expérience de cette expédition et des travaux qui suivront plus tard me permet d'observer que ces points de relevé réalisés là où il n'y a plus aucun repère sont simplement utiles à neutraliser un certain nombre de phénomènes qui se propagent même lorsqu'ils semblent ne naître de rien. La plupart de ces traces incongrues sont d'ailleurs souvent imperceptibles sur le terrain, elles ne se révèlent que progressivement, loin de leur contexte initial, de retour au studio et après de longues étapes de dépouillement. À ce stade, l'environnement de travail prend alors sensiblement la forme d'un atlas qui fait réapparaître toutes les étapes de propagation des phénomènes rencontrés. Les lignes de fuite, les rythmes, les variations de densité qui progressent dans la durée multiplient les opérations de déformation de la trame jusqu'à saturation. C'est un nouveau terrain en mouvement qui invente et module ses propres figures, un site de transduction sur lequel l'écoute et le regard vont pouvoir opérer leur travail de projection.
Tu imagines que pour moi, cette phase qui révèlera ensuite un sens de lecture au spectateur est particulièrement importante et fragile. Si je porte un si grand soin à cette approche topographique, c'est parce que paradoxalement l'atlas qui s'organise progressivement entraîne aussi à son tour un processus de déterritorialisation. Il nous invite à nous déplacer depuis sa surface vers des espaces en perpétuelle redéfinition, il nous offre des parcours non linéaires dans lesquels les situations s'enchaînent alors même que notre lecture apporte avec elle tous les contextes imaginables. Cette « expédition sonore » plus que toutes les autres est restée pour moi un des terrains d'investigation des plus énigmatiques. Elle a été aussi le véritable point de départ d'un important travail puisque, tu le sais bien, c'est à ce moment-là qu'a débuté véritablement notre projet pour l'exposition dans la nef. C'est toujours la même méthode qui m'accompagne aujourd'hui, des antennes réceptrices, un micro parabolique, un appareil photo avec lesquels j'enregistre et je photographie chaque zone à des intervalles de temps réguliers et déterminés en fonction de la superficie de la région. Pour avoir traversé et tenté de mesurer certaines parties du monde, j'ai pu observer que ces territoires n'étaient pas les zones de silence que l'on imagine généralement, ce ne sont pas non plus des paysages sonores habituels, puisque la trace auditive demeure en apparence si inattendue, que la durée de l'écoute paraît toujours ininterrompue, comme épaissie par un état d'attention permanent. Ici les sons ne semblent exister que du fait de notre présence. Tout se déploie à l'intérieur, comme sous une zone de poussée infinie. C'est peut-être cette impression forte, cet effet de délocalisation acoustique qui déclenche ce qu'on appelle un comportement de survie.