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T.D. :
Par rapport au projet du capc et à l'espace architectural
qu'il représente, comment as-tu articulé
ta connaissance des déserts à ton approche sonore
et volumétrique des entrepôts ?
Est-ce qu'il y a pour toi quelque chose de désertique dans
la nef ?
P.B. :
Le désert ne me semble pas être le sujet d'un travail,
au mieux il peut devenir à un moment donné le révélateur
d'un ensemble de parcours contextuels. Alors entre un désert
et le CAPC, je ne vois en principe aucun lien anecdotique particulier
mis à part des effets de résonance ondulatoire caractéristiques
de toutes sortes d'environnements. Mais puisque la surface complexe
de ces régions en apparence vides me permet d'aborder de
formidables champs d'expériences, j'imaginais que le bâti
des entrepôts envisagé à son tour comme un
réseau de parcours possibles, devrait pouvoir mettre en
résonance un certain nombre de phénomènes
analogues à ceux que j'avais observés durant ces
voyages. Je pense que le projet de l'installation sonore Dial-O-Map
25° a véritablement démarré à
partir d'une observation simple. Lorsqu'on pénètre
dans la nef par l'entrée principale, il y a cette puissante
ligne horizontale immédiate et extrêmement dense
que l'on perçoit comme un soubassement profond. Elle doit
cette présence énigmatique et insondable à
la formidable traction verticale qu'opèrent les piliers
et les arches plantés au centre. Sous cette immense enveloppe
vide de plus de vingt-sept mille mètres cube, à
elles seules ces deux lignes de tension concentrent la profondeur
géographique avec le temps de propagation des ondes sonores.
Dans ce contexte spatial particulier, les bruits paraissent se
défaire de leur source émettrice aussi vite qu'ils
empruntent des parcours singuliers et
différés à la fois. Un point me paraît
donc essentiel, l'oeuvre devra prendre en compte à la fois
la configuration des entrepôts et ce travail précis
de capture sonore que je mène habituellement lorsque je
cherche à étendre un territoire d'exploration. J'imagine
donc dans un premier temps de faire un découpage précis
de ce volume d'air et de dresser une carte des itinéraires
acoustiques de la nef. À l'aide d'outils de numérisation
de la structure et de spatialisation 3D, je trace rigoureusement
la zone dans laquelle va venir correspondre plus tard la forme
définitive du dispositif sonore. Ensuite, pendant deux
ans, c'est un rendez-vous régulier qui s'organise. Je viens,
équipé d'antennes réceptrices Ultra Basses
Fréquences et de capteurs sismiques, puis j'entreprends
de faire l'inventaire complet des perturbations du réseau
électrique et des mouvements vibratoires qui tissent les
différents volumes du bâtiment. Durant cette période
de fouille que tu as toi aussi accompagnée, toutes les
observations me poussent à comprendre que ce sera un parcours
d'écoute depuis lequel l'ensemble de l'oeuvre pourra être
imaginé comme un laboratoire que j'aurais progressivement
conçu pour cet espace d'exposition. Plus qu'une étude
acoustique sur cette architecture particulière, l'inventaire
des vecteurs de propagation de tous ces « bruits résiduels »
m'aura aidé à détecter peu à peu la
matrice d'une multitude d'itinéraires d'écoute.
Après les travaux sonores menés dans des régions
désertiques de la planète, c'est toujours ici la
même méthode de filtrage qui me permet d'exhumer
ces trajectoires de résonances depuis leurs foyers émetteurs
jusqu'aux couches réceptrices de la structure. Ce théâtre
d'essai aura révélé progressivement une importante
collection de fréquences immersives sophistiquées,
de formules rythmiques internes, de stases répétitives ;
tous ces matériaux qui demeureraient totalement inaudibles
par l'oreille humaine sans l'appui de cette technique d'introspection
et de captation sonore. À ce jour, l'atlas de l'espace
d'exposition dévoile, zone par zone, un panorama constitué
de stratifications sans limites de perspectives. Les phénomènes
vibratoires diffus s'articulent et se croisent depuis les fondations
de l'édifice jusqu'aux haut-parleurs du dispositif et le
bâtiment tout entier joue ici le rôle acoustique d'un
pont d'onde avec l'auditeur. À la manière d'un amplificateur,
il opère comme énergie englobante et établit
un rapport de contamination avec les flux de l'activité
électromagnétique.
T.D. :
Dans deux escaliers qui partent de la nef vers la mezzanine est
installée une oeuvre de sonore de Max Neuhaus. Tu as nécessairement
entendu, capté cette oeuvre inframince pendant tes
relevés. Et cette pièce va, bien sûr, continuer
à être diffusée dans l'espace pendant ton
exposition. La durée de l'oeuvre de Neuhaus est très
minérale, très géologique. C'est un travail
sans début ni fin. Au contraire, Dial-O-Map 25°
sera "présenté" pendant plus de quatre
mois, ce qui est un temps long pour une exposition mais forcément
très réduit par rapport au travail de Neuhaus. Tu
dois donc intégrer un temps très dilaté
mais aussi bien délimité pour construire le projet.
Comment as-tu joué avec cette double contrainte temporelle
(dilatation / concentration) dans la construction de la partie sonore
du projet ?
P.B. :
En effet, on peut l'entendre comme ça : toute oeuvre
sonore est commandée à la fois par sa durée
d'émission et le contexte spatial dans lequel elle se déploie.
Je n'en connais pas qui échappe à cette règle.
Même celle qui ne fait qu'évoquer un son dans une
forme relativement conceptuelle lie obligatoirement cette relation
spatio-temporelle avec le spectateur. Sous la voûte des
escaliers qui mènent de la nef vers les coursives au premier
étage fonctionne sans interruption depuis 1993 cette oeuvre
sonore à peine audible de Max Neuhaus. À la manière
d'un bruit blanc qui étalerait d'un seul souffle tout le
spectre d'une fréquence sinusoïdale, son dispositif
nous invite à faire l'expérience d'une véritable
écoute tridimensionnelle. Puisque les frontières
audibles ne sont dues ici qu'à l'évanouissement
progressif de la densité du signal au fur et à mesure
que l'on s'éloigne de l'oeuvre, Max Neuhaus met en évidence
que les sons peuvent à la fois révéler l'environnement
qui les contient et mener simultanément une vie parfaitement
autonome. Elle a une durée infinie qui lui confère
la valeur d'une promesse. Du fait des règles acoustiques
et psychoacoustiques qui mobilisent les choix constructeurs d'un
dispositif sonore, je dirais qu'en tout premier lieu et avant
que ça soit une affaire de temps, c'est la distance qui
met en lien le spectateur à l'oeuvre. On peut rappeler
que c'est précisément cet artiste qui a inventé
l'expression « sound installation » dans
les années soixante-dix. Pendant toute la durée
de l'exposition mon dispositif, qui est conçu comme un
véritable résonateur, fréquentera le voisinage
du « sound work » de Max Neuhaus. Il s'agit
là sans doute plus que d'une simple cohabitation. Son oeuvre
marquera bien plus intensément que la mienne sa domination
du vide, puisqu'elle continuera longtemps encore après
d'émettre ses nappes continues. Disons qu'elle est là
pour toujours. Et puis je te parlais aussi de cette manière
d'imaginer l'arrière-plan. Je pense que dans la construction
du projet Dial-O-Map 25°, d'emblée la
méthode est en place, elle concerne tout le bâtiment.
J'en reviens toujours à ça mais ce que je dessine
avant tout c'est un parcours préalable à l'intérieur
duquel l'amplitude d'écoute peut très bien aller
de la captation passagère de l'intérêt de
l'auditeur jusqu'à la mobilisation complète de son
attention pendant une durée indéterminée.
Après tout, les sons ne demeurent guère qu'une réserve
inépuisable de motifs et l'environnement qui les compose,
un enchaînement de parcelles émergentes.
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